ENSpectateurs

A la découverte du spectacle vivant à Lyon et à l’E.N.S. ! Une émission produite par Marie Lécuyer et Coline Lafontaine.

Enspectateurs n°6411 octobre 2017

Rabbit Hole au Théâtre des Célestins

Une émission de et .

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Du 15 septembre au 8 octobre, le Théâtre des Célestins proposait Rabbit Hole, une pièce de l’écrivain américain David Lindsay-Abaire, sur une mise en scène de Claudia Stavisky avec Julie Gayet.
L’argument de la pièce est un drame réaliste : celui qui frappe une famille dont le jeune enfant est décédé, renversé par une voiture. Le texte de David Lindsay-Abaire « dissèque » les formes du deuil avec justesse. Le temps de la représentation, les personnages s’affrontent à la perte et à la mort, jusqu’à ce qu’un jeune homme apporte l’espoir d’une rédemption.
Rémy s’est rendu à l’avant-dernière représentation, il vous livre sa critique en attendant que la pièce soit rejouée à Paris, courant 2018.

 

Rabbit Hole, mise en scène de Claudia Stavisky, théâtre des Célestins, 2017.

Commentaires

Un commentaire

  1. Lorenzo R. dit :

    Je ne partage pas, voire absolument pas, pour ma part, cette critique et ce sur plusieurs détails que je vais tenter de synthétiser.

    Par où commencer, si ce n’est par ce que cette mise en scène a de positif ? Pour ainsi dire, le seul qualificatif qui me viendrait à l’esprit est qu’elle a le mérite d’être propre. Propre, elle l’est car elle est professionnelle. Il y a un décor intéressant, il y a des acteurs qui jouent bien et savent leur texte, il y a des idées qui pourraient être bonnes si elles ne tombaient pas — non sans tristesse de ma part — dans le cliché. Il y a beaucoup donc, mais peut-être aurait-il fallu bien moins pour arriver à un résultat qui parvienne, a minima, à toucher à un instant, aussi bref soit-il.

    Revenons au jeu. Je disais que les acteurs savaient jouer, effectivement mais les objections se profilent. D’une part une Julie Gayet qui peine par trop de fois à lancer sa voix dans les timbres aigus de la douleur — nous y sommes — quitte à ce que ses cordes vocales déraillent par moment et que son cri ne devienne que le vestige d’un élan pathétique. D’autre part, cette mise en scène nous rappelle bien que les clichés ont la vie dure : avoir mal, c’est crier, mieux : hurler. Depuis quand la seule modalité de la douleur consiste en cela ? Depuis quand, aussi, s’est formé ce goût pour l’explosion du décibel lorsqu’une finesse de jeu permet de signifier la douleur par mille autre biais, bien plus puissants, que l’éruption de la voix ? C’est une pièce où l’on crie, c’est certain. Où l’on crie pour montrer que l’on est en colère, pour montrer que l’on est en désaccord avec l’autre, pour montrer que l’on est triste, pour montrer que l’on ne surmonte pas son deuil, pour montrer que l’on a souffert au supermarché, pour montrer parfois que l’on est de bonne humeur (et je pense ici à Lolita Chammah, surtout, qui incarne le prototype de l’ado rebelle tombant enceinte et fréquentant les bars miteux de la ville… rien n’est dit, tout est dit). Le spectateur ne sait où se mettre dans cette pièce où si lui-même n’a pas la propension au hurlement il finit bien vite par s’en faire éjecter face à cette univocité du souffrir.

    Il est regrettable aussi d’assister à une surenchère de la souffrance : à qui souffrira le plus et à qui saura le mieux le cacher (pas très longtemps, bien entendu, puisque cinq minutes plus tard vient le moment d’hurler à nouveau) ? Bien évidemment, le père regarde en silence les vidéos de son fils et fait office de clé de voute solide le jour — j’aurais aimé pouvoir modaliser mais les tressaillements sont bien trop insignifiants pour me le permettre —, tandis que la mère est l’inévitable relai de la complainte aussi bien le jour que la nuit, et à chaque instant. A quelques exceptions près, la distribution est la suivante : douleur sourde pour le père, avec quelques larmes étouffées ; douleur explosive et extérieure pour la mère (pour l’audition du spectateur aussi) qui ne sait qu’être cette éternelle Vox clamans in deserto, génitrice affligée que l’on nous a tant de fois — peut-être serait-il temps d’arrêter cette tradition — et jusqu’à la nausée, décrite. Bref, le partage des rôles n’est pas bien compliqué, et vous l’aurez sûrement compris l’ethos des personnages ne relève pas non plus d’un art de l’élaboration qui incite à la louange. Un clin d’œil ici aux propos de Rémy en ce qui concerne la (grand-)mère qui est pour ma part, disons-le franchement, un personnage lourdingue s’il en était.

    Mais je souhaite revenir sur l’enfant, ange-pivot de la pièce, ange permettant de faire disparaitre le deuil, ou du moins de l’atténuer — j’ai d’ores-et-déjà hâte d’en venir à la nouvelle qu’il rédige. Ange, car — nous passerons sur l’allégorie du petit enfant blond — en effet celui-ci est un véritable miracle : son apparition sur scène en surprendra plus d’un, moi le premier. Il m’a en tout cas surpris par la gêne que crée sa présence sur le plateau, et si l’intention était là alors mea culpa voici un tour de maître. Son jeu est de loin le moins bon, ses répliques sonnent faux, ses interactions avec les parents ont pu faire naitre un univers parallèle dans lequel moi-même j’ai tenté de m’échapper pour fuir la perplexité dans laquelle je me trouvais. La nouvelle ! Voici un merveilleux petit morceau de science-fiction où le fait-refait-cuit-et-recuit repas à la sauce « vous avez un autre vous dans un autre monde qui sûrement est heureux » nous est servi (craché ?) dans l’assiette. J’ai préféré ne pas y toucher tant c’est larmoyant d’un optimisme bancal — dont J. Gayet elle-même paraît ne pas être convaincue, ce qui rend forcément l’adhésion du spectateur complexe —, d’une vague leçon de morale pour les personnes endeuillées : tu aurais pu être heureux.se mais dis-toi dans que tu l’es quand même un peu dans une autre vie. Merci pour le conseil, nous nous en passerons. Rien d’original là-dedans et pour résumer pas d’angoisse métaphysique dans cette idée de « vie parallèle », seulement un précaire réconfort. Super, Julie Gayet va pouvoir retourner faire des tartes et ranger le lave-vaisselle sans tout casser — petit résumé de l’espace qu’occupe majoritairement la mère dans la pièce à savoir la cuisine…

    En parlant d’espace, nous voici à la scénographie, et plus particulièrement aux dispositifs mis en place. Le théâtre contemporain s’est saisi depuis quelques années — de façon plus ou moins heureuse — de l’intermédialité en représentation. Sans surprise, voici Claudia Stavisky qui décide de projeter des images sur les panneaux translucides qui forment les cloisons fragiles de la maison. Oui, mais pour projeter quoi ? Sortons les violons voici que le pathétique fait son entrée fracassante — notons toutefois que les séquences de projections ont au moins le mérite d’être le moment de répit avant que l’on hurle à nouveau. Quelle merveilleuse idée, le soir venu, que de projeter les vidéos d’un l’enfant disparu s’amusant dans le jardin. Ici on pourrait facilement lâcher une larme. Non, ça ne marchera pas, peu importe les multiples fois où ces images seront bêtement projetées, ça ne prendra jamais. La raison est simple : la stratégie d’adhésion est grossière, attendue, et confine tout bonnement à l’indécence. Quitte à projeter, autant se servir de ce médium — qui est une véritable ouverture à la création —, s’en servir pour cela est une aberration tant par son inutilité que par son effet pathétique raté. Les scènes de projection ont davantage été pour moi l’occasion répétée de quitter la salle que de m’émerveiller face à une belle utilisation du cinéma dans le théâtre. Les enjeux intersémiotiques n’ont pas été compris par C. Stavisky, l’intérêt de ces images-là encore moins par le spectateur.

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Émission réalisée en partenariat avec Enscène.
Émission précédemment produite par Thomas Lacomme et Antoine Alario.